Elle regardait décembre arriver par la fenêtre de sa chambre d'hôpital. C'était un décembre froid et gris. Le sol était encore nu. La neige tardait à illuminer de sa présence le paysage urbain. Chaque jour, elle voyait de nouvelles lumières, de nouveaux sapins d'un vert éclatant faire leur apparition. Les journées se déroulaient toutes semblables dans cet univers aseptisé. Les repas à heure fixe, sempiternels menus, rituels désuets des gestes essentiels répétés. L'ennui était le plus grand des maux de cet hôpital, où l'on soignait les corps sans s'occuper des âmes. Mais qui avait encore le temps pour les âmes ? Y croyaient-ils seulement?

Ce matin, au retour du bain, elle remarqua deux hommes sur le toit d'un édifice voisin, ils installaient un immense sapin.

Clouée dans son lit, elle chassait l'ennui à coup de souvenirs et d'imaginaires. Il y avait bien longtemps qu'elle avait appris à vivre cette autre vie. Cinq ans déjà étaient passés depuis son arrivée ici. Quatre Noël où tout était prévisible, prévu. La dinde caoutchouteuse au souper à dix-sept heures. Le gâteau aux fruits en carton dont elle aimait mieux ne pas connaître la provenance.

Elle ne se plaignait pas. Elle avait la chance d'avoir des enfants merveilleux qui venaient la voir le plus souvent qu'ils le pouvaient. Mais, ils étaient tous très occupés. Des enfants et des petits-enfants et même maintenant deux arrière-petits-enfants qui allaient trouver un moment dans les jours qui précéderaient Noël pour venir l'embrasser.

Le premier Noël avait été difficile. Puis elle s'était habituée. Elle avait appris qu'il ne suffit que d'une pensée. Les autres années, elle avait choisi sa pensée de Noël et l'avait laissée habiter son cœur tout entier, chassant ainsi la solitude et la tristesse. Elle avait ses Noël heureux à elle. Cette année, au fur et à mesure qu'elle voyait, à travers la fenêtre, les arbres de Noël pousser comme des marguerites au printemps, elle avait la certitude que ce serait le dernier.

Depuis le début du mois, ses enfants et ses petits-enfants lui téléphonaient un à un pour lui demander ce qu'elle désirait pour Noël. Elle comprenait qu'ils voulaient lui faire plaisir, mais de quoi pouvait-elle avoir besoin maintenant? Alors elle leur avait, tour à tour demandée : Je voudrais que vous me retrouviez le parfum de Noël. Je suis fatiguée des odeurs de désinfectants et de maladie qui m'entourent. Je voudrais le parfum de Noël.

Catherine était arrivée la première. Les yeux brillants de plaisir, elle avait embrassé sa grand-mère, à sa façon, un peu brusque.

" Chère grand-mère tu resteras toujours une petite crapule. Le parfum de Noël tu crois que c'est facile à trouver! "

Elle souriait avec un air de satisfaction qui ne pouvait échapper à personne surtout pas à Marie-Ange.

" Mais je crois que j'ai trouvé. "

Elle sorti du sac en papier d'épicerie qu'elle portait, un délicat petit sapin naturel. Il était à peine plus haut que la lampe de chevet que Catherine déplaça pour le mettre tout près de Marie-Ange.

Marie-Ange respira longuement. C'était l'odeur de la forêt tout entière qui la visitait. Au parfum piquant du sapin, le cerveau de Marie-Ange ajoutait des effluves d'humus et de champignons. Ce soir-là, une lumière bleutée envahit la chambre de Marie-Ange dès la nuit tombée. C'était l'arbre sur l'édifice devant la fenêtre qui venait d'allumer ses lumières bleues. Baignant dans le bleu, Marie-Ange regardait son sapin et le sentait surtout. Elle baissa les paupières.

Dehors il faisait froid. Sa tuque trop grande lui retombait sans cesse sur les yeux. C'était elle cette année qu'il avait choisie. Son père marchait à grandes enjambées devant elle et c'est à peine si elle pouvait rattraper sa main à tous les trois ou quatre pas. Ils allaient couper le sapin de Noël. Ce soir, durant leur sommeil, sa mère et son père allaient accrocher les boules fragiles que l'on avait pas le droit de toucher. Puis, à leur réveil, on allumerait les bougies quelques instants, en les surveillant de l'œil.

Marc arrivait comme un ouragan. Évidemment il n'avait pas prévenu de sa visite. Marie-Ange regardait son fils, à cinquante ans, il semblait toujours aussi vif.

Il l'embrassa pourtant si doucement, comme si son corps en vieillissant était devenu porcelaine. Ce souci bien que touchant fit voir à Marie-Ange combien elle était devenue vieille.

" Le parfum de Noël, tu sais qu'on le vend pas à la pharmacie. " Son rire emplissait le silence de la chambre, silence fait de raclements, de gémissements, de souffrance des autres. Il déposa sur le drap blanc, tout à côté de Marie-Ange, une boîte décorée d'anges. Il posait ses yeux sur le visage de sa mère comme une caresse, les y attardant. Il ouvrit le couvercle. Des biscuits en pain d'épices aux formes diverses laissaient échapper leur parfum.

Les petits biscuits en pain d'épices firent la joie de toute l'équipe du soir et celle de Marie-Ange, joie de partager. Elle en grignota un du bout des dents, entamant à peine la pâte tendre, se contentant de le garder là sous son nez.

Les enfants étaient turbulents. La maison retentissait de leurs jeux, de leurs cris, de leurs querelles enfantines, de leurs pleurs aussi. Elle les chassait de ses jupes en riant. Les biscuits en pain d'épice embaumaient la maisonnée. Elle devait être vigilante sinon les enfants les dévoraient à mesure qu'elle les cuisait. Elle riait, elle les comprenait. Ces odeurs de cannelle et de gingembre avaient quelque chose d'irrésitible, sans parler de la muscade plus discrète et des girofles enivrants. On se querellait à qui aurait le sapin ou une étoile, mais peu importe la forme, les biscuits finissaient dans l'estomac des enfants.

Marie-Ange s'endormit dans les odeurs d'épices, le lit plein de ces petits grains qui piquent la peau, qui parlent de la vie.

Un matin, dix jours avant Noël, Marie-Ange regardait la neige tomber par la fenêtre. Ce serait un Noël blanc. Il arriva, penché sur sa canne. Elle ne le reconnut pas tout de suite. Mais quand il leva ses yeux gris, vers elle, en souriant, elle posa sa main sur sa poitrine. Ils ne parlèrent pas. Il s'approcha. Son manteau était couvert de gros flocons blancs qui fondaient doucement. Il sentait la neige. Dans sa main tremblante, il tenait une petite boîte magnifiquement enrubannée. Il la posa sur les jambes immobiles de Marie-Ange. Ses mains tremblaient mais elle aimait mieux baisser la tête. Elle ne voulait pas qu'il voie ses larmes. Ne vieillirait-elle jamais? Il détourna la tête, se racla la gorge en enlevant maladroitement son manteau. Ne vieillirait-il jamais? Ses mains parcheminées s'acharnaient sans résultat sur les rubans. Il mêla ses mains, toujours aussi fortes bien que plus noueuses, aux siennes et au ruban récalcitrant. Ils prirent leur temps.

Quand il appuya sur la petite pompe, un parfum suave et sucré, une note de tête amère, un corps épicé, se répandit en nuage autour d'eux. L'infirmière arriva avec son plateau de médicaments. Elle jeta un coup d'œil et fit demi-tour. Toute une heure, pendant toute une heure, il tint sa main dans la sienne. Quand il l'embrassa sur la joue, il goûta le goût de ses larmes qu'elle lui avait toujours cachées. Il se leva, remit son manteau, se dirigea péniblement vers la porte, appuyé sur sa canne. Avant de sortir, il la regarda longuement. Elle vit deux larmes suivre lentement les rigoles que le temps avait dessinées sur son visage.

Quand Marie-Ange revint du bain ce soir là, son infirmière préférée avait répandu le parfum sur les draps. Marie-Ange s'endormit dans ce parfum qui avait été longtemps leur préféré.

Depuis quelques années Noël avait changé de visage. Les enfants étaient partis vivre leur vie. Marie-Ange vivait seule. Un soir de Noël, elle était allée à la messe de minuit, non pas qu'elle était croyante, mais la douce nostalgie des chants de Noël lui plaisait. Il était là, aussi seul qu'elle. Ils avaient doucement marché dans la nuit d'hiver illuminée, se racontant leur vie. Deux étrangers un soir de Noël, ils avaient cherché un café ouvert pour abriter leur solitude. C'était le premier Noël que Marie-Ange avait passé avec Anthony. Il s'était toujours souvenu de son parfum et à chaque année, comme un rituel, lui avait ramené la petite bouteille dorée.

Noël approchait maintenant à grands pas, plus que quelques jours. Stéphanie débarqua à grands bruits, pleine de vie, avec son mari et ses enfants qui étaient tous trois devenus des adolescents.

" Dis grand-mère, tu as fini de nous inventer ces histoires à dormir debout? Le parfum de Noël, non mais tu sais comment on a cherché pour te trouver cela! " Son rire démentait ses paroles. Chère Stéphanie qui disait toujours oui.

Elle sortit d'une boîte une tourtière encore chaude. L'odeur de la viande épicée envahit la chambre. Les adolescents s'assirent sur le lit. Ils ramenaient la vie turbulente, impatiente. Guillaume lui tendit une petite boîte. À l'intérieur, une mousse verte dans un papier gris qui imitait des rochers. Le parfum ténu de la mousse se mélangeait à celui de l'encre du papier.

Michel s'approcha aussi doucement que son corps qui grandissait trop vite lui permettait : Tu te souviens grand-maman quand nous étions petits et que nous allions chez toi. Tout était prêt, sauf toi et en finissant de te préparer tu nous racontais toujours la même histoire de Noël. Il ouvrit une petite bouteille de vernis pour les ongles. Pour moi c'est cela, le parfum de Noël, le parfum de l'attente.

Mélanie était silencieuse, boudeuse. Avant de partir, elle glissa à l'oreille de Marie-Ange. " Je vais revenir et je te rapporterai, le vrai parfum de Noël. Je ne l'ai juste pas encore trouvé, mais je trouverai. "

Quand ils quittèrent la chambre, le long silence habituel emplit l'espace de ses bruissements. Marie-Ange épuisée s'endormit.

Pendant que Stéphanie surveillait les tourtières, les autres papotaient. Les enfants s'agitaient, impatients. Marie-Ange les rassemblait autour d'elle. Elle s'assoyait à même le sol, au milieu d'eux et là sur la table basse du salon, elle appliquait son vernis à ongle en leur racontant une histoire. Il était une fois…

Le 24 décembre arriva et avec lui, la dinde et le gâteau aux fruits. Marie- Ange y toucha à peine. Elle était épuisée. Mélanie entra dans la chambre et la trouva plongée dans un profond sommeil. Elle déposa la petite boîte ronde sur le lit que le corps éthéré de sa grand-mère n'arrivait plus à creuser. Elle posa ses lèvres sur son front et sortit sur la pointe des pieds.

Au milieu de la nuit, Marie-Ange ouvrit les yeux. La petite boîte multicolore attira son attention. On pouvait lire sur le couvercle : Voici le vrai parfum de Noël. Marie-Ange eut bien de la peine à ouvrir le couvercle. Mais ses doigts engourdis travaillèrent avec tellement d'acharnement qu'elle y parvint. Elle porta la boîte à son nez.

Il était là, subtil mais puissant. Le parfum de Noël, elle ferma les yeux, s'enivra de souvenirs tendres.

Quand Rachelle arriva le matin du 25, elle se dirigea immédiatement vers la chambre de Marie-Ange. Elle avait hâte de voir sa vieille dame. Elle aimait sa manière de rêver en silence. Elle voulait être la première à lui souhaiter Joyeux Noël. Un instant, elle crut que Marie-Ange dormait. Puis elle vit son sourire. Le visage paisible, les traits lissés par l'absence de souffrance, on aurait dit qu'elle avait rajeuni. Elle pencha sa tête sur sa poitrine et machinalement prit son poignet. Il n'y avait plus de signes, Marie-Ange était partie. Rachelle prit sa main gauche pour la poser sur sa poitrine quand elle prit conscience que Marie-Ange avait le poing fermé. Elle déplia les doigts un à un doucement avant qu'ils en deviennent trop rigides. Au creux de la main de Marie-Ange, bien serré, reposait une petite boule orange, une petite boule de pâte à modeler.










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